10/06/2005
J'étais né pour être un ange
Lettres de Dominique de Roux, extraites de Jean-Luc Barré, Dominique de Roux, le provocateur ; Fayard, 2005.
Lettre à Christine Mallet, février-mars 1971
Tu me disais que les arbres étaient noirs et je pense que la grandeur de ta vie est faite de ces paroles plus précieuses que les mots des plus grands littérateurs... Comme il faut aussi apprécier ces minutes de vie, de bonne vie par la simple lumière, par la simple minute qui existe...
J'aimerais voyager avec toi. L'Amérique par exemple, prendre une voiture, Denver Colorado et droit sur les Indiens rouges, les Hopis, les lacs sacrés des Hopis, avant que les jeunes Hopis n'y voient plus qu'un bassin pour ski nautique. Et puis les déserts du Nevada, les gâteaux de miel des abeilles sauvages, la route, la route. Je te parlerai de la Pologne, les grandes forêts hercyniennes où j'étais il y a un an. Les formes auxquelles nous sommes soumis n'existaient plus. Il y avait ce traineau tiré par un cheval à clochettes et cette neige haute sous cete forêt infiniment profonde et réelle où on avait envie de perdre connaissance, de rester là, en pensant à l'histoire, en ne pensant plus qu'à l'histoire, quand on se sentit soudain entouré par le printemps, lisant dans l'avenir que peut-être tu allais arriver... (...)
Lettre à Christine Mallet, 2-3 mars 1971
Je veux être libre en actes. Je veux commencer avec toi. Je veux recommencer. Ce que tu m'as dit l'autre soir sur les « Français » - et que j'étais « français » est vrai et je ne cesse d'y penser. Toi, tu peux voir le mal, non seulement parce que tu es étrangère, mais parce que tu es l'étrangère et comme l'or tu appartiens à l'inaltérable. A partir de maintenant, je vais changer. Je vais avoir un coeur. Je vais pouvoir partager. Jusqu'au moment voulu, jusqu'à notre jour, il me faudra trouver les forces de patience, de domination et de méditation pour tenir durant ton absence : il me faudra éviter l'arrogance, la dureté, le son désagréable de la violence. Car les journées ne me seraient supportables que dans la solitude. Là seulement je peux te rejoindre en souhaitant le pain sec. (...)
Lettre à Christine Mallet, 24 décembre 1973
Mon problème est la figure de mon destin que je commence à entrevoir. J'étais né pour être un ange. Et je demande encore l'impossible ne pas être tout à fait un homme... Mon malheur, c'est que les gens en général sont trop humain, si petits dans les réactions, les sentiments, la suite à donner aux choses et les sanctions. Je suis à ce point faussé par cette crainte (en général) qu'en effet je me suspends entre deux pilotis, deux villes, deux situations, abusant de l'espace, comme si j'aspirais à n'être jamais sur terre. (...)

« Je mérite cette fois, ayant tout abandonné jusqu'au défi, de me retrouver écrivain et qu'on me lise pour moi-même et non pour autre chose. »
Il est à craindre que ce voeu, exprimé par Dominique de Roux quelques jours avant sa mort, ne soit pas près d'être exaucé. Son biographe lui-même paraît bien plus épaté par le « pro-vocateur » que séduit par l'écrivain. Et pourtant, Mademoiselle Anicet ou Maison jaune, c'était tout de même -et reste - autre chose qu'Une curieuse solitude ou Drames. Le destin ne lui aura pas permis de confirmer que c'était bien lui, le grand écrivain de sa généra-tion ; de rompre avec son image de Tintin chez Abellio (pour reprendre un mot de Pierre-André Boutang) - plus précisément : de la dépasser. Mais les livres sont là, pour qui sait les lire, et pour longtemps encore ; le provocateur, quoiqu'on en ait, s'éloignera, redonnant sa place à l'éveilleur.
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