« 2008-02 | Page d'accueil | 2008-05 »

26/03/2008

And Nothing Was to Be Trusted

medium_work_520.jpg

Hiver

L'hiver a dénudé les arbres
sauf de leurs oiseaux et sauf
un enfant dans une flaque noire
je l'aide à se hisser au ciel
blanchâtre il bat des pied
le ciel est une terre seulement
trop meuble faite pour porter
des ailes, des feuilles il y arri
vera je me suis élevé avec lui

Louis-François Delisse, in Le jardin ouvrier n° 18

20/03/2008

La vie de Marie-Thérèse

1307376381.jpg

« Marie-Thérèse, quand je parle d'elle, va-t-il me falloir préciser s'il s'agit de la vraie ou bien de celle que je réinvente peu à peu ? Sont-elles somme toute si différentes ? »

13/03/2008

Un Français libre

  Ce serait mieux pour votre santé d’arrêter de fumer, a conseillé son médecin de famille à Camille, 85 ans. Bilan : Camille s’est jeté dans le puits. Certains mieux sont l’ennemi du bien.
  La vie allait tranquillement dans ce hameau de Creuse, cinq maisons, des voisins sympas, une vie ordinaire. Camille était né là, il y mourrait, comme ses parents avant lui. Pendant la guerre, il avait trouvé moyen d’échapper au STO en se planquant dans les bois. L’avantage de vivre dans un petit périmètre, c’est qu’on le connaît comme sa poche. Parce qu’il n’avait jamais besoin d’aller bien loin, Camille. Question transports, sa Motobécane années 60, avec sacoches pour les courses, avait toujours fait l’affaire. Après la nouvelle réglementation, il avait dû s’acheter un casque. Déjà ça, il s’en serait bien passé. Il le mettait quand il allait en ville, à cause des gendarmes. Pour le reste, les courses de proximité et les pauses bistrot, il s’en passait du casque. C’est comme les médicaments, la petite pile n’en finissait pas de monter, midi et soir, remèdes à la vieillesse, paraît-il. «Regarde ce qu’ils me font avaler. Où est-ce qu’on est parti ! Je le verrai pas, je préfère pas le voir.»
 
Pendant trente-cinq ans, il avait trait ses huit laitières, matin et soir, à croupetons au cul des vaches. Après la retraite, sa vie s’était organisée d’elle-même : la chasse à l’automne, la pêche au printemps, l’accordéon et puis les visites. Y avait souvent du passage chez Camille. «Assieds-toi, tu vas boire un canon.»
 
Il avait le tutoiement facile, la conversation également, curieux des autres. Il n’avait jamais quitté son village. Pour quoi faire ? Les règles communes vous rattrapent même dans un hameau perdu. Inutile d’essayer de se planquer dans les bois.
  Santé, sécurité à tout prix, même en bout de vie.
  Alors quand il s’était agi de renoncer à ses dix cigarettes qu’il se roulait si parfaitement qu’on aurait cru que la gomme était dans sa salive, il l’a dit tout haut : «Ah bon ! Ça aussi, ça m’est interdit.»
 
Et il a changé, replié sur lui-même, solitaire ces dernières semaines, plus le cœur à rien. Cette nuit-là, il s’est levé sur le coup des quatre heures : «Je vais pisser.»
 
Sa femme l’a entendu, puis elle l’a attendu. Un coup de carabine résonne fort dans le silence. Quand elle est descendue, il pissait le sang. On meurt pas avec la chevrotine. Les chasseurs savent ça et leurs femmes également. Mais quand il a saisi le fusil, elle le lui a arraché et est allée chercher le voisin.
  Le voisin a vu le sang sur le carrelage de la cuisine, à l’étage aussi, sur le plancher, mais pas Camille.
  C’est la fille, en arrivant, qui a remarqué que le couvercle manquait sur la margelle du puits.
  Il n’y a pas loin de la porte au puits. Pour la commodité, avant l’eau courante. Trois pas pour chercher l’eau. Ou s’y jeter. Avec précaution, ils ont appris à sa femme que Camille était mort. Elle a dit : «Oh ben, il a fait ce qu’il voulait. Eh ben, il l’a fait.» Une manière de marquer que cette décision-là, au moins, lui appartenait. (Sylvie Granotier, Libération 13/03/08)

Toutes les notes