06/08/2007

Like A Rolling Stone

  Ne conservant de son Lipstick Traces que le souvenir d'un livre prétentieux et grotesque abandonné en cours de lecture, je ne me serais sans doute pas risqué à lire ce livre de Greil Marcus sans le talent et la force de persuasion de Jane. Je dois bien avouer ne pas voir grand chose à ajouter ou à retrancher à ce qu'elle a déjà écrit, si ce n'est, pour faire mon intéressant, que ce qu'il y a de mieux dans ce livre ce sont tout de même les citations, fort abondantes (à vue de nez, les deux tiers du livre) et que c'est sans doute le traducteur qu'il faut incriminer, qui aurait trop lu François Bon, quand on tombe, entre autres exemples, sur un « Rien ne pouvait tenir la distance à cela » .
 Sinon, j'ai lu aussi la Balade sudiste de Tillinac, même si Elvis ne m'a jamais vraiment excité. Là, on est plus dans le registre de la conversation de bistrot que dans celui de la causerie au Collège de France et ça n'est pas plus mal. On voit aussi que Tillinac a davantage lu Chardonne que François Bon et ça c'est franchement bien.

 

 P. S.  : Ne pas manquer la bande originale du livre procuré par un délicieux archiviste

04/02/2007

Poète, poète : pouet-pouet

   Que Kenneth White, comme le préfacier de  Un monde ouvert  le déclare d'entrée, soit  « quelqu'un qui, pour reprendre la phrase de Hölderlin, habite poétiquement la Terre », c'est  indéniable.  On  ne suivra pas  pour  autant  le même  préfacier quand il veut  en  faire  « l'un des poètes les  plus marquants d'aujourd'hui ». Parce que tout de même, s'il a écrit quelques très beaux poèmes, pour une bonne moitié de cette anthologie on pense quand même plus à Yves Simon qu'à Hölderlin ; et que dans le genre haïku on ne trouvera là rien qui puisse nous faire oublier une des réussites du genre : Dubo, Dubon, Dubonnet.
   On réserve pour un autre jour de débattre de la question de savoir si un poète qui fait de mauvais vers est encore un poète (et de la question subsidiaire : qu'est-ce que la poésie ?) et on retournera lire Les limbes incandescents, Les Lettres de Gourgounel ou La Maison des marées, entre autres livres de Kenneth White qui aident à habiter poétiquement la Terre.

22/12/2006

N'achetez pas ce livre !

  Comme dit la chanson, il ne faut pas souhaiter la mort des gens. Tout de même, sans aller jusqu'à regretter qu'il soit toujours vivant, je ne peux m'empêcher de penser que, mort en 1991 après la publication de son Les Derniers Jours du monde, Dominique Noguez aurait laissé le souvenir d'un écrivain-talentueux-hélas-décédé-après-la-publication-de-son-livre-le-plus-ambitieux-dont-la-réussite-était-pleine-de-promesses : au lieu de ça, voici quinze ans qu'il nous délaie de la daube*.
  Je dois à la complaisance de mon libraire (je lui laisse bien assez d'argent comme ça) d'avoir pu m'attarder sans bourse délier sur sa dernière production qui me fait une fois de plus me poser la question : Dominique Noguez se fout-il vraiment de notre gueule en n'ayant d'autre souci que celui d'améliorer son salaire (sa retraite ?) de professeur des universités, ou croit-il vraiment être un grantécrivain ?
  Se plaçant sous le patronage de Stendhal**, il prétend en quatrième de couverture nous proposer un livre d'une forme inédite : non, Dominique, les livres ni faits ni à faire, ça n'a rien d'inédit, il y en a plein les rayonnages de librairie. 
  (Et quand, toujours en quatrième de couv, il prétend joindre l'utile à l'agréable, pour avoir lu quasi in extenso la partie du livre consacré à Bordeaux je mets en garde l'éventuel lecteur : si, à la différence de Sulitzer on peut faire à Noguez le crédit d'écrire lui-même les livres  qu'il signe, comme l'illustre compilateur Attali il lui arrive de se prendre le stylo dans ses fiches***.)

 

* A l'exception de  Derniers voyages en France et de Ce que le cinéma nous laisse à désirer. Les publications posthumes ne sont pas toujours des fonds de tiroir.

** Et ailleurs il invoque Ramuz et Bernard Frank, toujours pour se justifier de donner à lire un livre qui ne ressemble à rien. On dirait qu'il se doute de quelque chose...

*** Et en plus, prétendre évoquer les écrivains de Bordeaux sans même citer Michel Ohl mais sans oublier Jean Lacouture!... Comment voulez-vous que je prenne ce livre au sérieux ?

20/09/2005

Georg Friedrich Kersting

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« L'artiste veut communiquer le sentiment d'un intérieur, d'un appartement dans le plein sens du mot. C'est pour cela que les personnages détournent la tête ; ils sont vraiment détachés de toutes les choses extérieures, à l'écart, absorbés dans la Gemütlichkeit, dans la Stimmung de leur coquille personnelle. »
Mario Praz, cité par Didier Laroque in L'appartement de Mario Praz, La Revue des Deux Mondes,Juillet-Août 2005.

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10/06/2005

J'étais né pour être un ange

Lettres de Dominique de Roux, extraites de Jean-Luc Barré, Dominique de Roux, le provocateur ; Fayard, 2005.

Lettre à Christine Mallet, février-mars 1971
Tu me disais que les arbres étaient noirs et je pense que la grandeur de ta vie est faite de ces paroles plus précieuses que les mots des plus grands littérateurs... Comme il faut aussi apprécier ces minutes de vie, de bonne vie par la simple lumière, par la simple minute qui existe...
J'aimerais voyager avec toi. L'Amérique par exemple, prendre une voiture, Denver Colorado et droit sur les Indiens rouges, les Hopis, les lacs sacrés des Hopis, avant que les jeunes Hopis n'y voient plus qu'un bassin pour ski nautique. Et puis les déserts du Nevada, les gâteaux de miel des abeilles sauvages, la route, la route. Je te parlerai de la Pologne, les grandes forêts hercyniennes où j'étais il y a un an. Les formes auxquelles nous sommes soumis n'existaient plus. Il y avait ce traineau tiré par un cheval à clochettes et cette neige haute sous cete forêt infiniment profonde et réelle où on avait envie de perdre connaissance, de rester là, en pensant à l'histoire, en ne pensant plus qu'à l'histoire, quand on se sentit soudain entouré par le printemps, lisant dans l'avenir que peut-être tu allais arriver... (...)


Lettre à Christine Mallet, 2-3 mars 1971
Je veux être libre en actes. Je veux commencer avec toi. Je veux recommencer. Ce que tu m'as dit l'autre soir sur les « Français » - et que j'étais « français » est vrai et je ne cesse d'y penser. Toi, tu peux voir le mal, non seulement parce que tu es étrangère, mais parce que tu es l'étrangère et comme l'or tu appartiens à l'inaltérable. A partir de maintenant, je vais changer. Je vais avoir un coeur. Je vais pouvoir partager. Jusqu'au moment voulu, jusqu'à notre jour, il me faudra trouver les forces de patience, de domination et de méditation pour tenir durant ton absence : il me faudra éviter l'arrogance, la dureté, le son désagréable de la violence. Car les journées ne me seraient supportables que dans la solitude. Là seulement je peux te rejoindre en souhaitant le pain sec. (...)

Lettre à Christine Mallet, 24 décembre 1973
Mon problème est la figure de mon destin que je commence à entrevoir. J'étais né pour être un ange. Et je demande encore l'impossible ne pas être tout à fait un homme... Mon malheur, c'est que les gens en général sont trop humain, si petits dans les réactions, les sentiments, la suite à donner aux choses et les sanctions. Je suis à ce point faussé par cette crainte (en général) qu'en effet je me suspends entre deux pilotis, deux villes, deux situations, abusant de l'espace, comme si j'aspirais à n'être jamais sur terre. (...)


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« Je mérite cette fois, ayant tout abandonné jusqu'au défi, de me retrouver écrivain et qu'on me lise pour moi-même et non pour autre chose. »
Il est à craindre que ce voeu, exprimé par Dominique de Roux quelques jours avant sa mort, ne soit pas près d'être exaucé. Son biographe lui-même paraît bien plus épaté par le « pro-vocateur » que séduit par l'écrivain. Et pourtant, Mademoiselle Anicet ou Maison jaune, c'était tout de même -et reste - autre chose qu'Une curieuse solitude ou Drames. Le destin ne lui aura pas permis de confirmer que c'était bien lui, le grand écrivain de sa généra-tion ; de rompre avec son image de Tintin chez Abellio (pour reprendre un mot de Pierre-André Boutang) - plus précisément : de la dépasser. Mais les livres sont là, pour qui sait les lire, et pour longtemps encore ; le provocateur, quoiqu'on en ait, s'éloignera, redonnant sa place à l'éveilleur.

12/05/2005

La gare abandonnée

medium_vide.jpgCes trois âmes se retrouveront, n'en doutez pas, toutes saisies, toutes ravies d'avoir été chantées. Je les chercherai toujours autour de la gare abandonnée. Je veux revoir la grosse lampe de la ferme qui s'allume à l'arrivée du premier train du matin. J'y gagnerai par l'étroit sentier trempé de rosée les voix qui se lèvent tôt pour la bienvenue qui coupe le pain bis dans le bol de lait encerclé de mouches. C'est l'heure où l'odeur qui vient de l'allée des tilleuls fait vaciller la lumière. Mais la diligence encense et grogne. Il faut prendre la route où la chaleur arrive par le courrier de dix heures quand les premiers papillons Vulcains posent leur écharpe le long des fossés. D'ici là j'ai tout le temps de m'arrêter aux premiers villages bleus d'enclumes, de revoir quelques cousins dans des maisons à sapins et à grilles... Que la paix descende sur moi et qu'on ne me reparle plus de cette immense aventure de vivre. Et que, dans la ruelle d'un étrange demi-sommeil prophétique, j'entende la douce voix du calme chuchoter quelque part : Laissez-le.

Léon-Paul Fargue, Poésies ; Poésie/Gallimard


Léon-Paul Fargue est un bel exemple de ces écrivains dont le nom est connu mais qu'on n'a pas lus. Un beau site lui est consacré, découvert grâce à une note de Dominique Autié

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22/04/2005

Réconcilié

« J'admire ceux qui, pleins de fierté et de froideur, s'aventurent sur le chemin qui conduit à la beauté grandiose et démoniaque, et qui méprisent "les hommes", mais je ne les envie pas. Car si quelque chose est capable de faire d'un homme de lettres un poète, c'est bien cet amour bourgeois que je ressens pour ce qui est humain, vivant et normal. » (Thomas Mann, Tonio Kröger.)

Dans mon souvenir, Tonio Kröger s'achevait sur la vision d"un Kröger esseulé dans sa chambre d'hôtel, sanglotant quand lui parvenait, d'une fête d'où il s'était retiré, assourdi et berceur, le rythme à trois temps, doux et vulgaire, de la vie.
J'avais oublié le dernier chapitre, la lettre à Lisaveta, où Tonio Kröger, réconcilié avec sa part bourgeoise sans rien renier de son amour de la beauté, se réconcilie aussi avec la vie ordinaire.
Les dernières lignes du roman sont donc : « Ne blâmez pas cet amour, Lisaveta, il est bon et fécond. Il est fait d'aspirations douloureuses, de mélancolique envie, d'un petit peu de dédain et d'une très chaste félicité. »

11/04/2005

Pieter Jansz Saenredam

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Il y a dans les musées de Hollande un petit peintre qui mériterait peut-être la renommée littéraire de Vermeer de Delft. Saenredam n'a peint ni des visages ni des objets mais surtout l'intérieur d'églises vides, réduites au velouté beige et inoffensif d'une glace à la noisette. Ces églises, où on ne voit que des pans de bois et de chaux, sont dépeuplés sans recours, et cette négation-là va autrement loin que la dévastation des idoles. Jamais le néant n'a été si sûr. Ce Saenredam aux surfaces sucrées et obstinées récuse tranquillement le surpeuplement italien des statues, aussi bien que l'horreur du vide professée par les autres peintres hollandais. Saenredam est à peu près un peintre de l'absurde, il a accompli un état privatif du sujet, plus insidieux que les dislocations de la peinture moderne. Peindre avec amour des surfaces insignifiantes et ne peindre que cela, c'est déjà ine esthétique très moderne du silence.

Roland Barthes, Essais critiques.



(On complètera utilement la lecture de cette note en se reportant à celle de L'esprit de l'escalier , Saenredam et Vermeer.)