27/06/2008
Un culturé, des culturés
Allez tiens, une histoire drôle pour Renaud Camus, sans rancune.
Une dame sudiste appelle la base de Richmond, en Virginie, pour demander qu'on lui envoie quatre soldats pour dîner avec eux le dimanche 1er mai, mais que l'on veille à ce qu'ils ne soient pas juifs. Le jour arrive, la sonnette sonne. L'hôtesse ouvre la porte et voit quatre noirs souriants.
- Il doit y avoir une erreur!
- Non, Mam, dit un des noirs, le lieutenant Cohen ne se trompe jamais.
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28/05/2008
Ode pour hâter la venue du printemps
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26/03/2008
Hiver
L'hiver a dénudé les arbres
sauf de leurs oiseaux et sauf
un enfant dans une flaque noire
je l'aide à se hisser au ciel
blanchâtre il bat des pied
le ciel est une terre seulement
trop meuble faite pour porter
des ailes, des feuilles il y arri
vera je me suis élevé avec lui
Louis-François Delisse, in Le jardin ouvrier n° 18
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20/03/2008
La vie de Marie-Thérèse
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26/02/2008
Travaux d'aveugle
« Or, je n'ai le goût de rien exprimer, si ce n'est ce noyau d'obscurité tenace qui est comme ma substance morale ou poétique, insoluble dans le langage logique. »
Lecture des Carnets de Henri Thomas. On dira ce qu'on veut, c'est quand même autre chose qu'un ibouc. Mais il est vrai aussi que pour Henri Thomas, la littérature était autre chose qu'un moyen de se faire mousser (ou de se faire du pognon).
Ce sera tout pour aujourd'hui.
07/02/2008
« Sarkozy n'est pas petit, il est bas »
L'antisarkozysme primaire de Francis Marmande m'étant infiniment plus sympathique que le sarkozysme honteux de tel rapin auvergnat et aigri, j'ai le plaisir de donner à lire son hommage à Christian Bourgois.
Christian Bourgois, adobe garamond, corps 12
( Francis Marmande - Article paru dans Le Monde du 03.01.08.
Qu'est-ce qu'un éditeur ? Ou, plus juste, qu'est-ce qu'éditer ? Aimer, partager, plonger, choisir, se faire peur sans avoir peur, n'avoir pas peur de l'argent. Etre ensemble, croire, insister, résister, être aimés ensemble, Christian et Dominique Bourgois, par exemple. Les éditions Christian Bourgois, tous livres composés en adobe garamond, corps 12, le lettrage de couverture spécialement créé pour elles, condensent quarante-cinq ans de lumière : Boris Vian, Le Seigneur des anneaux, Toni Morrison, Burroughs, Lobo Antunes, Atxaga, Bolaño, des Kerouac méconnus, des Espagne sans espagnolade, des lettres de Boulez à John Cage, ou encore Adam Zameenzad, qui permettrait ce soir de moins mal comprendre la mort à venir.
Songer d'un coup à la famille Faye, dont le père, ébéniste en règle, payant impôts et taxe d'habitation, sans ennui, sans défaut mais sans papiers, a été sauvagement "transfèrementé" au Sénégal, cependant que son épouse et ses trois enfants survivent dans le malheur et la séparation à Chelles (Seine-et-Marne). Avec nos voeux, monsieur Hortefeux.
Editer pendant quarante-cinq ans, susciter des choix, une libre formation, Denise Laroutis, G.-G. Lemaire, Matthieussent, Nattiez, Bailly, Michel Deutsch, Lacoue-Labarthe. Un groupe que relie seulement la farouche absence de vulgarité, sans autre lieu que la "maison", la maison d'édition. Pour s'en faire une idée, se figurer Bigard au Vatican, les comiques au Fouquet's, l'éthique bling-bling, la Foire du trône.
Editer : agir, se porter présent, s'engager dans ce que Christian Bourgois nomme des activités citoyennes, le Centre national des lettres, l'IMEC, la Maison de la culture de Bobigny (MC93), qu'il présidait sans jamais manquer un spectacle, de même qu'il allait par désir au cinéma, au concert, voir les peintres. (Seule référence culturelle que l'on connaisse au chanoine en dehors d'Eurodisney : "Au théâtre ce soir".)
Editer, orchestrer, ressembler à Gil Evans ou Burroughs, ne ressembler qu'à soi, cette manière de donner de l'importance au premier pékin venu en lui souhaitant simplement le bonsoir, la voix, la diction, la préciosité, le cheveu fin, la poignée de main sans poids, le dos droit jamais rigide, les mains d'hirondelle, des doigts de bassiste, ces lèvres dessinées sans trace de gourmandise, la démarche franche d'un danseur de paso, plus ce sourire certain. (Pour se faire une idée, voir frime, grande gueule, effet d'annonce, haine des pauvres et des immigrés.)
Editer, aimer le détail. Sur ses couvertures, fin du fin, Christian Bourgois a fini par substituer à la mention Christian Bourgois Editeur, un simple logo. Triangle rond de 3 et d'initiales, d'une mesure exacte, au micron près. Un rien de trop ou en moins, logo instantanément lourd, vendeur. Celui-ci semble tombé du ciel, pur dessin industriel de l'arabesque. (Voir Bolloré, yacht, jet privé, TF1, grossier jogging.)
Christian Bourgois, impossible de dissocier le prénom du nom, se sera à ce point illustré dans l'illusion illustrée, en toute connaissance de cause : "Toute décision d'édition a un coût. Notre originalité, c'est la manière dont nous apprécions ce coût, c'est-à-dire dont nous apprécions le risque. Trop souvent, dans l'édition, on oppose les vilains qui calculent et les anges passionnés qui publient des livres. Or il n'y a jamais eu un âge d'or de l'édition pendant lequel on n'aurait pas fait de comptes." "Un ange qui calcule", oui, on touche au but, antonyme exact du pitre calculateur.
De son mal qui l'emporte, Christian Bourgois disait : cela ne m'intéresse pas. De la mort ? Je ne la crains pas, mais elle m'ennuie. Le jeudi 27 décembre 2007, au Père-Lachaise, a eu lieu, à 11 heures, sa crémation. Louxor, fanfaronnades, émir, chou, bijou, hibou, caillou, genou.
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22/07/2007
Le Silence et le Temps
Les croix des martyrs de Jésus flambent gaiement,
Gai, le chant du moineau susurré dans l'aurore,
Gai, le crépitement du feu coloré d'or,
Gai le chant de Dupont grossi de son paiement.
Le pin de mon cercueil s'abat avec lourdeur,
Le trépas vient vers moi, prêt à briser mon coeur,
La pleureuse est devant ma porte, attend mamort
Pour recueillir de quoi entretenir son corps.
Quelqu'un frappe à ma porte, j'entr'ouvre, à pleine voix
Je crie :
« M'emmerdez pas
Je suis
Près du trépas »
C'était un brave flic. J'ai retrouvé la joie !
19:25 Publié dans En lisant en recopiant | Lien permanent | Envoyer cette note
12/06/2007
Les yeux dans le noir
Il paraît que l'on a construit à la place de la Halle aux vins de grands bâtiments de béton, mais j'ai beau écarquiller les yeux dans le noir, je ne les vois pas.
Patrick Modiano, Fleurs de Ruine
21:25 Publié dans En lisant en recopiant | Lien permanent | Envoyer cette note
07/03/2007
Tout Bon
« Ce François Bon, qui plume en main ne l'est pas tant que ça, est en passe d'être le plus grand rapace de notre littérature, lançant des O. P. A. sur tout ce qui traîne la patte : chômeurs, S. D. F., illettrés, prisonniers, sans-papiers. Ses livres sont de vrais voitures-balais, avec, comme chauffeur, un fonctionnaire de la récupération.
Ce qu'il y a de béni avec les pauvres, c'est qu'ils ne présentent jamais la facture. »
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11/01/2007
En vert et contre tout
Jean-Jacques Schuhl : JEAN EUSTACHE AIMAIT LE RIEN
(article publié dans le Libération du 13 décembre 2006 et recopié sur le blog de Jean-Luc Bitton)
"Tu as bien connu Eustache, tu devrais écrire sur lui !" Celle-là, je l'ai pas mal entendue. Qu'est-ce que ça veut dire ? Les meilleurs nous restent opaques... On apprend après des choses : à 20 ans, il récitait ivre mort des poèmes dans des bars, il se promenait avec un flingue à Pigalle où il se faisait appeler Robert et allait guincher au musette... Une suite de reflets... On n'en sait pas plus après dix ans, vingt ans... On se trompe toujours... Il rêvait d'un penthouse sur la Cinquième Avenue, il était royaliste, à la fin il croyait à l'au-delà, il avait acheté à Genet un scénario, titre : La plus belle ville du monde ne peut donner que ce qu'elle a, et il lui avait filé un chèque sans provision ! Je le revois, c'est comme si c'était hier, il est là, il arrive, son pas chaloupé, la Gauloise bleue au coin des lèvres, mains dans les poches, il aimait bien Gabin, Jean, Gueule d'amour . Son Burberry... Il aimait bien Bogey aussi... et sa Gauloise bleue qu'il allume en plissant les yeux, bleus.
«J'file à Narbonne demain... T'sais... Ils s'apprêtent à détruire le café... Faut que j'tourne vite avant que...» Il avait gardé un peu l'accent de là-bas. [...]
J'ai peine à imaginer deux personnes aussi passives et capables de ne rien faire si longtemps, strictement rien, une longue torpeur dans les bars, que Jean Eustache et moi, du moins en Occident. Non ! C'est pas juste : il jouait, au baccara, beaucoup ! Et puis les filles... beaucoup... de tout : des belles, des moches, des travelos du Bois... N'importe... En rentrant fauché du baccara... Et il a fini par faire un ou deux films. Moi, très longtemps, j'ai continué à ne rien faire. Là-dessus, c'était quand même moi le plus fort, qui ai tenu le plus longtemps. C'est ce qu'il appréciait en moi, je crois, cet aspect ascétique, plus nul que lui. Et puis j'ai cédé à mon tour : il a bien fallu que je commence à vaguement m'y mettre moi aussi... Il n'était plus là, quelques autres non plus, j'étais un peu seul alors à ne rien faire, c'est difficile, je ne suis pas un héros quand même ! Je n'avais plus personne avec qui ne rien dire, ou alors parler pour ne rien dire ! Alors autant un peu travailler, comme les autres.
De toute façon il aimait le rien, le nul, le beaucoup de bruit et puis rien, les foirades, quoi ! Ça devait bien finir comme ça : une annulation. Et bien sûr j'étais complice un ou deux autres, aussi. On voulait lancer un mouvement, nous si immobiles ! Le nullisme ! Il était allé raconter ça au Nouvel Observateur au Festival de Cannes le nul, le nullisme... n'être rien ! quand il a présenté la Maman et la Putain . Au fait, j'y pense : j'y suis dans la Maman et la Putain l'ami d'Alexandre, Charles, aucun doute, c'est moi ! Il fait des trucs de potache, de carabin, débiles, décadents... Non, même pas, juste un simulacre, une velléité : il vole un fauteuil chromé de paralytique dans une cage d'escalier et l'amène chez lui où il y a sur une table un bras artificiel dans la main duquel Charles a placé une rose or terni en plastique... Oh ! So kitsch ! So camp ! So chic !... L'espèce de morbide décadent que j'étais à l'époque... Et Alexandre et Charles reprennent mot pour mot les conversations idiotes à n'en plus finir que j'avais avec Jean : vaut-il mieux manger chaud et boire froid ou manger tiède et boire chaud ou dur et froid ou tout mou... ? Ils finissent après très longtemps par trouver la conclusion : il faut manger mou et boire tiède !
Je revois le sourire éclatant sous les flashs à Cannes au palais, Jeanne d'Arc-Ingrid Bergman remettant le trophée à Jean de France, l'ajusteur électricien... Car s'il se voyait en cloche, nul, ruiné... il aurait, je pense, aimé être cloche nulle ruinée dans un palace «Au Carlyle, t'sais ! Sur Madison Av... Le Russian Tea Room t'sais ! »
Ce n'était pas un caractère... fuyant... pas net... lâche... recherchant l'inconsistance... c'est pas facile... Etait-il même cinéaste ? ! Je n'ose qu'à peine écrire ce mot, il ne lui convient pas. Il me fait sourire, si chargé d'importance, de prestige prométhéen... Il a fait des films, oui... mais... Je lui avais suggéré : «Tu devrais avoir une boutique avec sur la plaque : "Jean Eustache, cinéaste pour Noces et Banquets"» ... Alors là maintenant... quoi faire ? De la pointe mal taillée du crayon ébaucher quelques phrases qui tracent le contour d'une forme plutôt vide, presque une ombre blanche... A quoi ça avance, les souvenirs, la vie... tout ça ? ! Face à son cinéma si neutre, si blanc, toute anecdote semble un effet de mauvais goût, un rien devient haut en couleurs, pittoresque. Ses films si discrets en un sens appellent le retrait. Ou bien alors, comme il l'a fait, laisser parler les autres ?
Cher Jean-Jacques,
Voici quelques raisons pour lesquelles j'ai dédié mon film Broken Flowers à Jean Eustache : Ici, dans ma maison située au milieu d'une épaisse forêt des montagnes des Catskill, il y a la petite pièce où j'écris, et dans cette pièce se trouve une vieille table en bois dont on m'a dit qu'elle a été fabriquée il y a plus d'un siècle comme table de travail d'un cartographe, et c'est là-dessus que j'ai assemblé chacun de mes scripts ( Dead Man , Ghost Dog et plus récemment Broken Flowers ). Au mur sont épinglées des coupures de journaux (nécrologies de William Burroughs, Fela Kuti, et Jean Rouch) et quelques petites photographies (Joe Louis, Robert Mitchum, Geronimo, et Buster Keaton). Mais la seule qui est encadrée, c'est une photo de Jean Eustache sur le tournage de la Maman et la Putain que j'ai découpée dans l'article nécrologique du New York Times remontant à l'automne de 1981. Elle est accrochée tout près du coin où je travaille.
Cette photo jaunie est la raison immédiate qui m'a fait dédier mon film à Jean Eustache. Le script a été écrit très vite en deux semaines et demie, et Jean Eustache semblait, alors plus que jamais, être présent, veillant sur moi pendant que je griffonnais tout le long des nuits (j'écris à la main dans des carnets à dessins et, cette fois, la première chose que j'ai écrite a été : «Pour Jean Eustache») [...].
Pendant que je t'écris ce fax, je suis à nouveau dans ma petite pièce dans les Catskill, et là, tout près de moi sur le mur, il y a cette image d'Eustache accroupi juste à côté d'un tourne-disque aujourd'hui démodé, la cigarette dans une main tandis qu'il fait doucement un geste de l'autre, son visage en partie caché par des lunettes noires et de fins cheveux longs, toute son énergie absorbée par le beau film compliqué qu'il est en train de créer.
Jim Jarmusch
«Comme le bouchon de liège au fil de l'eau», une métaphore qu'Eustache avait un jour employée pour m'expliquer son affinité avec Jean Renoir. Et lui c'était pareil. Il a toujours filmé selon... «Donc tu te dégages/Des humains suffrages/Des communs élans ! Tu voles selon» les circonstances, les commandes, les phrases en vol, les récits effilochés des autres, les soubresauts de la mémoire. «Les choses sont là. Pourquoi les manipuler ?» Il suffit de les recomposer un peu, les rythmer, c'est tout. Cinéma de poésie ! Scribe des autres, ethnologue de lui-même. «Jamais l'espérance Pas d'orietur. Plus de lendemain Braises de satin.»
C'est Rimbaud qui continue. Et le mélange, chez Eustache, de son côté évangélique, catéchisme même, douce France, p'tits clochers, royauté, Jean de France, avec son goût pour le clandestin un peu louche m'évoque l'Enfance, Rimbaud dont le poème Mes petites amoureuses , titre d'un film d'Eustache, commence comme ça : «Un hydrolat lacrymal lave/Les cieux vert-chou...» L'enfant du film va au cinéma voir Pandora , le passage où Ava Gardner sort de l'eau, et je m'autorise cet innocent détournement en sampling : «un hydrolat lacrymal lave Ava Gardner mouillée».
Ça a été Jean le premier. Après, tout de suite, il y a eu Fassbinder et puis très vite Rassam le producteur, que j'ai nommé Mazar dans un roman, je dis ces trois-là parce qu'il se trouve qu'ils ont été proches de moi et que pour eux la vie et le cinéma ne faisaient qu'un, autant dire le réel et le rêve... Et aussi qu'ils ont fini pareil, cloîtrés chez eux sur un lit, au tournant du siècle et moi j'ai gardé, persistante, l'image, comme celle, décomposée, de l'Homme qui court de Etienne-Jules Marey, de ces trois-là, à peu de temps de distance, comme le même trois fois, mais ils ne courent plus : à plat ventre demi-nus sur le lit, les yeux vides encore rivés à un petit écran par terre, ça a été exactement ainsi, tous les trois, comme une parabole dont le titre serait : «Le Cinéma rendant les armes devant la Télévision» . Et c'est vrai, c'est de ce moment-là, j'ai songé, que le cinéma, ça n'a plus été pareil, de l'Art, des fois, sans doute, mais plus un art de vivre, un style de vie.
Louxor j'adore ! Quel rapport ce clip en tube techno-pop interprété par un chanteur dansant en collants et justaucorps pastel que les télés avaient montré et remontré ces derniers temps pouvait bien avoir avec un cinéaste janséniste qui refusait toute imagination et se reconnaissait comme maîtres Bresson et Dreyer ? je me demandais en allant à mon rendez-vous de l'hôtel Montalembert. Tout récemment alors que je préparais cet article, j'étais tombé sur une interview de Philippe Katerine, il avouait une passion pour le cinéma de Jean Eustache. Alors je lui ai téléphoné pour le rencontrer... Et sur Eustache il savait tout... Et sur ce monde d'avant et sur les films : des dialogues par coeur, et des phrases bêtes vite dites il y a longtemps, des surnoms de gens anonymes totalement oubliés étaient passés, grâce au regard, à l'oreille et à la caméra de quelqu'un, dans la tête d'une vedette electro-pop de notre ère colorée ultracellulaire. Et moi, sans doute stimulé par ce court-circuit dans le temps... je parlais... je parlais... d'Eustache... de Picq... son inspirateur, son comparse... et puis de Biaggi... qui, lui aussi, est évoqué dans la Maman et la Putain «Je suis en vert et contre tout» , il dit, vêtu de vert... enfin les bêtises qu'aimait Eustache. Philippe Katerine me regardait un peu sidéré : c'était moi qui faisais le récital...
«C'est pas tout ça, j'ai dit, mais vous ne m'avez pas soufflé mot sur Eustache.
Mais vous n'avez pas arrêté de par...
Oui d'accord mais, pour mon article, j'ai rien de vous alors j'ai une idée... Puisque vous êtes chanteur-compositeur, vous pourriez écrire une chanson sur Eustache, lui, ses films, comme vous voulez, ou même un début de chanson.» Je la collerai dans mon truc, je me disais, comme j'ai collé le fax de Jarmusch... Il a eu une expression curieuse entre l'intérêt amusé et le scepticisme. Et puis il a quitté le Montalembert avec sa valise à roulettes.
Le lendemain j'ai appelé Philippe Katerine et j'ai laissé un message, je regrettais d'avoir trop parlé : «Je suis désolé, j'ajoutais, et en plus j'ai l'impression d'avoir mis trop la pression pour obtenir de vous une chanson sur Eustache...» et que peut-être, à défaut, il pourrait me dire quel genre de chanson il imaginait, même s'il ne l'écrivait pas !
Le jour d'après, j'ai écouté mon répondeur :
«Allô, c'est Philippe Katerine. J'ai eu votre message hier... Je suis à Nantes... J'ai essayé d'écrire un peu mais en vain... Sans la musique... noir sur blanc c'est un peu difficile... Le sujet aussi est difficile... J'étais parti quand même sur ses yeux bleus... Plutôt une chanson d'amoureux sur son physique, ses cheveux longs, ses yeux bleus délavés, ses habits... Quelque chose de plutôt sensuel comme si j'étais une de ses petites amoureuses... J'étais parti là-dessus, sur quelque chose de presque érotique... Comme sur une rock star... J'étais sur ce registre... Si j'écrivais une chanson sur lui, ce serait une chanson d'amour sur son physique, ses yeux, et ce qui en émane...»
Ce qui en émane ? Son «coup du regard», comme on appelait ça avec Picq, et qui en faisait en effet craquer pas mal... La séduction. Mais il y avait un autre regard, celui qu'il avait au tournage et dont m'avait parlé Ingrid Caven qu'il avait dirigée dans Mes petites amoureuses . «Jean était là sur le plateau. On ne l'avait pas entendu venir. Il corrigeait des petits détails ici et là, presque silencieux. Regard à travers la caméra... Chuchotement à Nestor. Il semblait s'absenter, le regard s'éloignait, il nous écoutait depuis un lointain, s'abandonnant à quoi ? Nous abandonnant au "silence, on tourne" de l'assistant.» Il l'avait choisie pour incarner la mère du petit garçon (lui à 13 ans) sans la connaître, pour l'avoir vue au cinéma, c'était la Paloma , elle était Viola, chanteuse d'un cabaret interlope, phtisique diaphane et pâle comme le drap où dans le temps on projetait. Sa mère était Viola. Le petit garçon voulait, face à sa mère, retrouver les sensations éprouvées devant l'écran.
Jacques Rigaut, le poète surréaliste rédigeait ainsi sa fiche anthropométrique : «Nez : Nez ; OEil : OEil ; Bouche : Bouche ; Barbe : Barbe ; Teint : Teint» ... Il écrivait quelque temps avant de se tuer, à 30 ans, d'une balle au coeur : «Je vais vous dire une bonne chose, la perte de la personnalité, c'est la seule émotion qu'il me reste.» Ça peut se dire autrement : Jean Eustache, quelque temps avant de se tuer d'une balle au coeur, vit reclus chez lui, couché, souvent déprimé, devant la télé. Il téléphone à Maurice Pialat qu'il n'a pas vu depuis assez longtemps : «Allô ! Maurice, salut, c'est Jean... Salut ! Ecoute, je vais faire un film, et j'aimerais que tu joues le rôle de moi. Mon pauvre Jean, tu n'y penses pas ! Je vis reclus chez moi, couché, déprimé, devant la télé !» «J'essaie, disait-il, d'une réalité qui existe et qui existe indépendamment de moi, de faire non pas une fiction mais un film.» La vie devenue film ? Sa vie un film, une fine pellicule que, presque comme une décalcomanie, on détacherait de sa peau et qui en garderait la marque ? J'imagine que ce que le film lui restituait, la projection plutôt, un peu immatérielle, fantomatique, c'était sa vie, détachée, immatérielle à son tour, moins pesante, et ailleurs... Le téléphone dans une main, le revolver à deux coups dans l'autre, le magnéto, avec lequel il a enregistré tout et tout le monde, à côté... Et puis les deux coups de feu, la dernière bande continue... Le monde enfin sans lui : il avait dû souvent essayer de s'imaginer cette chose impensable : voir le monde sans soi, pur, enfin lavé de son regard.
En quittant le cimetière, la belle mystérieuse qui avait filé trop vite m'a fait penser au jeu et au hasard, à Eustache et à la roulette... «Non, c'était le baccara...» , m'a fait Picq tandis que nous marchions dans la lumière d'après-midi d'un mois de novembre. A la table de baccara, Gauloise en coin, entre ces petites vieilles habituées qu'il affectionnait... «Banco ! Carte !...» Même à 7 il tirait toujours ! Je crois qu'il aimait dire «Carte !» et puis se retrouver juste off limits ... Et souvent retour d'Enghien, seul dans le vieux car brinquebalant à quatre heures du mat', ruiné ! Oui, il m'avait dit un jour : «C'est quand je rentre après avoir tout perdu que je bande le mieux... !» «C'est quand même un sacré dilemme !» j'ai ajouté, mon vieux fond huguenot qui revenait. «Non ! m'a dit Picq sagement, comme une leçon, il faut perdre ! - Oui ! Voilà ! Toujours tirer à 7 !»
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